
Je tiens à vous faire partager cet article de David Spector, professeur associé à l’Ecole d’économie de Paris, paru ce mercredi 10 février dans La Tribune. Le livre dont il parle, écrit par David Todd, va très certainement siéger dans ma bibliothèque assez vite. Comme Après la démocratie, écrit par son père, Emmanuel Todd. L’article :
Le débat sur l’identité nationale arrive enfin à son terme. Dans un livre passionnant sur « l’identité économique de la France « , l’historien David Todd raconte les racines de l’hostilité française au libéralisme et comment les idées protectionnistes ont peu à peu conquis la droite puis la gauche au cours du XIXème siècle. Une tentation que Nicolas Sarkozy exploite aujourd’hui avec démagogie et qui tétanise toujours autant les socialistes.
Avec 400.000 chômeurs de plus en un an et une dette publique estimée à 83% du PNB en 2010, il n’y a, à l’évidence, pas de sujet plus urgent que l’identité nationale qui a donné lieu, hier, à un séminaire gouvernemental. Ironie de la situation : quelques mois avant ce débat ridicule, un livre passionnant a été publié sur un aspect essentiel de l’identité nationale : « L’Identité économique de la France « , de l’historien David Todd (Seuil). Il porte sur la genèse de l’hostilité française au libéralisme économique , et, plus particulièrement, sur les débats sur le libre-échange qui eurent lieu entre 1814 et 1851, conclus par la victoire politique et culturelle des protectionnistes.
Il montre, notamment, que les idées protectionnistes, initialement situées « à droite », ont conquis la gauche à partir des années 1840. Au départ, le protectionnisme émanait d’une partie des milieux d’affaires, représentant les activités les plus menacées par la concurrence étrangère. Il était pratiqué par les gouvernements de la Restauration et, malgré quelques inflexions, de la monarchie de Juillet. La gauche était donc libre-échangiste par hostilité au pouvoir et aux milieux d’affaires, mais aussi parce que le libéralisme politique et le libéralisme économique étaient encore perçus comme intimement liés, dans le prolongement du XVIIIème siècle.
David Todd montre comment s’est produit, dans les années 1840, un changement dont les ondes de choc nous parviennent encore. La majorité de la gauche devient sensible aux idées protectionnistes pour des raisons avant tout intellectuelles. Le triomphe du libre-échange en Grande-Bretagne, avec l’abolition des « corn laws », fait de ce dernier une idéologie « anglaise ». Ses partisans sont accusés de défendre le modèle de société britannique, inégalitaire, et l’ennemi héréditaire qui a combattu la Révolution. L’adhésion au libre-échange est aussi interprétée comme un acte de foi dans l’économie politique, science naissante et décriée parce qu’elle paraît légitimer l’ordre social.
A partir des années 1850 se met en place une configuration durable : le nationalisme économique est avant tout porté par une partie (majoritaire) de la droite. Quant à la gauche, elle est mal à l’aise face à ce sujet, hésitant entre son aversion pour les milieux d’affaires protectionnistes, souvent très conservateurs, et la crainte de soutenir des idées libérales. On retrouve cette hésitation à travers l’histoire des cent cinqante dernières années : dans les débats douaniers des années 1890, le conservateur protectionniste Méline essayait d’obtenir le soutien d’un Jaurès hésitant, en lui faisant valoir que soutenir le libre-échange reviendrait de sa part à légitimer les thèses libérales dans leur ensemble, que les socialistes combattent.
Quarante ans plus tard, en 1933, certains socialistes s’interrogent sur leur soutien au protectionnisme agricole au cours des années précédentes, contraire aux intérêts des ouvriers puisqu’il renchérit le pain. La réponse de Marcel Déat (alors socialiste) est éloquente : « à partir du moment où on essaye de stabiliser les prix des denrées agricoles à un certain niveau, on sort de la notion classique du prix, telle qu’elle figure dans les traités d’économie libérale, on substitue à l’idée de prix de revient et de vente la notion du juste niveau de vie. » En bref, la gauche restait tiraillée entre les intérêts des catégories sociales qu’elle prétendait défendre et une hostilité intellectuelle générale aux idées libérales.
Depuis la fin de la guerre, la gauche non communiste s’est montrée dans l’ensemble plus libre-échangiste que la droite, notamment au travers de son engagement européen. Inversement, la rhétorique protectionniste ne s’est jamais aussi bien portée que pendant la présidence Chirac.
Aujourd’hui, ces débats sont assez largement dépourvus d’enjeux, car l’insertion de la France dans le commerce mondial, garantie par les traités européens et les accords de l’OMC, ne peut être remise en cause qu’à la marge. Toutefois, on peut regretter que la gauche reste tétanisée par ce thème. Alors que Nicolas Sarkozy l’exploite avec démagogie, au risque de braquer nos partenaires européens et la Commission européenne, par exemple à l’occasion des plans d’aide à l’automobile, ou en reprochant à Renault d’avoir trop de salariés à l’étranger (tout en encourageant sa diversification internationale !), le silence gêné de l’opposition l’empêche de dénoncer avec la vigueur nécessaire le caractère brouillon de la politique économique actuelle.

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Mais si vous ne voyez pas que le libre-échangisme mondial par la concurrence étrangère et les délocalisations d’entreprises qu’il entraîne, détruit notre économie et nos emplois, vous souffrez vraiment d’aveuglement mon cher… Il est évident qu’une économie forte est une économie diversifiée et non pas spécialisée. Or pour l’être de la première catégorie, il faut une protection douanière (qui n’empêche nullement les échanges commerciaux). On voit bien que les partisans du libre-échange intégral ne sont en fait que des ultra-libéraux. Le capitalisme social ou l’Etat à un role régulateur et protecteur, voilà l’avenir.
Merci pour ce commentaire.
Tout d’abord, je ne suis l’auteur que de l’introduction où je donne les sources de l’article qui suit.
Si j’ai partagé cet article, c’est avant tout parce que j’aime l’Histoire et ce livre parle d’Histoire, économique en l’occurrence.
C’est toujours intéressant de voir comment et par qui les idées se sont propagées.
Pour répondre à votre commentaire :
je ne souffre pas d’aveuglement.
Je pense comme vous qu’une économie « diversifiée » est meilleure qu’une économie « spécialisée ». Le désastre de l’économie spécialisé « finance » du Royaume-Uni avec une industrie quasiment inexistante est un bon exemple. L’Allemagne a su garder une bonne partie de son industrie et peut être qualifiée, je pense, de « diversifiée ». Quant à la France, j’avoue que je ne saurais quoi dire vu que nous ne sommes pas vraiment spécialisé et pas vraiment diversifié vu l’état de notre industrie, c’est un peu entre les deux…. ce qui ne nous arrange pas.
Je suis pour une dose de protectionnisme (je ne suis pas économiste mais je ne pense pas que le protectionnisme se limite aux droits de douane).
Il ne faut pas oublier que les États-Unis, promoteur du libre-échange et du libéralisme, n’hésitent pas à utiliser des mesures protectionnistes à leur avantage. Faites ce que je dis mais pas ce que je fais…
Le Chine s’est lancée dans le libre-échange avec de fortes mesures protectionnistes… et continue… Elle a raison, c’est dans son intérêt. Les pays qui se sont lancés directement dans le libre-échangisme sans protectionnisme, bien aidé par le consensus de Washington, s’en mordent les doigts.
Le libre échange mondial n’est pas LA cause de notre économie moribonde. Nous avons les mêmes règles juridiques, fiscales, les mêmes directives européennes et les mêmes accords de l’OMC que l’Allemagne, et ces deux économies sont très différentes.
Des choix différents ont été faits.
Capitalisme social… Qu’entendez-vous par là ?
Pour reprendre la définition de Jorion sur le capitalisme : le capitalisme est un système de répartition du surplus économique (la « croissance ») entre les trois grands groupes que constituent les salariés, les industriels et les investisseurs ou « capitalistes » parce qu’ils procurent le capital dont les deux autres groupes ont besoin pour assurer la production de leur industrie ou la consommation de leur ménage.
Si on ajoute social à capitalisme, qu’est ce que cela veut dire ?
A force d’utiliser des associations de mots pour obtenir un sens un peu flou, on s’y perd. C’est comme l’expression « capitalisme financier »… qui en soit, et c’est mon avis, ne veut pas dire grand chose.
Bref, tout cela n’est pas un sujet facile, ça se saurait.
ps : un lien sur le thème du libre-échange qui m’a paru intéressant : http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/atlas-libre-echange