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Cette élection européenne ne laisse qu’un sentiment, celui d’un gâchis. Pour l’Europe d’abord, tant l’objet supposé du débat de cette élection a été systématiquement escamoté. Pour la gauche, ensuite, tant ses divisions et ses incapacités à formuler un projet crédible ont été sanctionnées.
Il est certes une vraie victoire, celle d’Europe-Ecologie. Son programme et sa stratégie de campagne ont été en phase avec le travail que réalisent depuis dix ans les Verts au Parlement européen. Ses listes ont aussi bénéficié d’un vote sanction du PS à un point tel qu’elles paraissaient, dimanche soir selon des estimations, en mesure de devancer les listes socialistes au niveau national.
Mais dans ce paysage politique sinistré, un homme peut se féliciter, Nicolas Sarkozy. Le chef de l’Etat peut dresser un état des lieux : toujours pas d’opposition. Que le parti présidentiel ait réalisé un score moyen n’a dès lors pas d’importance. L’essentiel est dans l’écart de plus de dix points qui sépare l’UMP du PS. L’essentiel est dans la défaite de François Bayrou qui avait fait une campagne présidentielle sur le seul thème de l’antisarkozysme. Le «vote sanction» a été défait et l’auteur d’«Abus de pouvoir», grand accidenté de ce scrutin, est en état de coma.
En deux ans de pouvoir, le chef de l’Etat a ainsi confirmé sa capacité à déstructurer durablement le champ politique français. En muselant sa majorité ; en cajolant l’électorat de l’extrême droite comme en témoignent les thèmes sécuritaires ressuscités ces dernières semaines ; en soignant l’électorat conservateur, assurant contre toute évidence que la Turquie n’entrera pas en Europe ; en désespérant une partie de la gauche par ces «ouvertures» toujours à même de flatter quelque hiérarque socialiste et à accentuer les divisions.
Xavier Bertrand pouvait ainsi triompher ce dimanche soir à la télévision, entouré de la galaxie sarkozyste : les anciens socialistes Eric Besson et Jean-Marie Bockel, le centriste Hervé Morin, le villepiniste Bruno Le Maire et la chiraquienne Christine Albanel !
Et maintenant l’«unité nationale»!
Nicolas Sarkozy n’a pas seulement piloté de bout en bout cette campagne. Il en a seul dicté les thèmes, en réalisant de rudes opérations diversions – sur la sécurité, sur le terrorisme, sur la mise en scène de la visite d’Obama. Il a également escamoté les débats gênants, sur la crise, sur les institutions européennes, sur le cataclysme social qui frappe la France, sur l’incapacité de l’Europe des 27 à y répondre.
Cette habileté manœuvrière n’a pu s’épanouir que parce que la gauche a été dans l’incapacité d’esquisser toute réponse. François Fillon a ainsi pu, dès l’annonce des premières estimations, réaliser une OPA sur les deux thèmes d’ordinaire portés par la ou les gauches : une Europe de régulation et de protection sociale ; la lutte contre le réchauffement climatique par d’ambitieux plans internationaux. Après Jean Jaurès, Guy Môquet, voici annexés les fondements des programmes sociaux-démocrates et écologistes ! Et pour clore le tout, François Fillon en appelle à l’unité nationale, première annonce d’une nouvelle phase d’ouverture.
«C’est un désastre, nous sommes au fond du trou», pouvait ainsi constater Jean-Luc Mélenchon, dont le Front de gauche a à peine fait mieux que le seul PCF en 2004. L’extrême gauche ou la gauche radicale ou la gauche anticapitaliste, comme on veut, n’a ainsi en rien transformé le mouvement social puissant qui s’est pourtant organisé dans le pays depuis six mois. Jean-Luc Mélenchon semblait d’ailleurs avoir déjà oublié le PCF ce dimanche soir, tout occupé à répondre à ses anciens camarades socialistes.
Car le centre du désastre est bien là, dans ce parti socialiste qui, deux ans après une défaite présidentielle, n’a rien réussi à construire. Avec des intonations différentes, ces dirigeants font tous le même constat. «Ce n’est plus le parti de l’espérance», note Jack Lang, dont la voix à l’Assemblée avait sauvé la réforme constitutionnelle de Nicolas Sarkozy. «C’est une forme de 21 avril 2002 pour les européennes», ajoute Vincent Peillon, dont la liste dans le Sud-Est est devancée par Europe-Ecologie, pour déplorer la division de la gauche. «Oui, depuis le 21 avril 2002, le PS n’a pas bougé, nous nous sommes immobilisés», a noté Arnaud Montebourg. «Il faut tout bousculer», annonce Pierre Moscovici, appelant Martine Aubry à prendre des « initiatives fortes pour redevenir une force d’alternance».
Un effondrement de la social-démocratie en Europe
Ce sont ces phrases que nous avions entendues au lendemain de la défaite de Ségolène Royal au second tour de l’élection présidentielle. Ce sont les mêmes qui ont été répétées avant et après le calamiteux congrès de Reims. Abrité derrière le manifeste des socialistes européens, le PS aura été incapable, pas seulement d’organiser une convention programmatique sur l’Europe, mais de simplement formuler des réponses claires aux nombreuses questions qui ont été posées sur une Europe perçue comme libérale alors qu’elle a été d’abord construite par les sociaux-démocrates.
Ces nœuds de contradictions n’ont jamais été défaits. Laurent Fabius, meneur du « non » au référendum de 2005, s’est tu, pensant sans doute que son silence mobiliserait son électorat. Cas extrême mais qui ne dit rien d’autre que la paralysie d’un appareil socialiste incapable d’articuler une crise nationale à un projet européen. Martine Aubry peut dès lors appeler une nouvelle fois à l’unité et au renouveau, dire avoir entendu «le message». Devancé dans plusieurs grandes régions par Europe-Ecologie, le PS apparaît aujourd’hui sans ressort.
Cette crise socialiste est d’autant plus grave qu’elle fait écho aux difficultés majeures de l’ensemble de la social-démocratie en Europe. Le SPD allemand fait le plus mauvais score de son histoire aux européennes, tout comme les sociaux-démocrates autrichiens. Il en est de même pour les travaillistes britanniques. La gauche italienne est moribonde, les socialistes espagnols sont en difficulté.
Les conservateurs sont au pouvoir dans 21 des 27 pays de l’Union européenne. Tous les partis de droite progressent, selon les premiers résultats, dans les pays membres. C’est aussi sur cette vague qu’a surfé, que surfe Nicolas Sarkozy. Au lendemain de ce scrutin, il peut en vainqueur contempler un champ politique où aucun concurrent ou adversaire n’est en mesure de le gêner.

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